Comprendre le tiki : Polynésie de Hollywood
Mai Tai, Zombie, Painkiller : la mythologie californienne qui a inventé sa propre Polynésie.

Mai Tai, Zombie, Painkiller : la mythologie californienne qui a inventé sa propre Polynésie.

Le tiki n'a presque rien de polynésien. C'est une invention californienne des années 1930 — une utopie tropicale née à Hollywood et qui a colonisé le monde du cocktail. Une histoire de rhum, de jus de fruits, de tonneaux fumants et d'une volonté farouche d'oublier la Prohibition.
Ernest Raymond Beaumont Gantt, vagabond californien, ouvre en 1933 à Hollywood un bar minuscule baptisé Don the Beachcomber. Il y sert des cocktails au rhum cubain et jamaïcain, dans un décor de bambous, de filets de pêche et de masques tiki achetés à des décorateurs.
Sa carte est secrète, ses recettes sont codées ("4D", "H6"), et ses cocktails — Zombie, Navy Grog, Test Pilot — utilisent jusqu'à 10 ingrédients. C'est l'invention pure d'un univers.
1944, Oakland. Victor Bergeron (Trader Vic) invente le Mai Tai — "Mai Tai roa ae" ("hors de ce monde" en tahitien) — pour des amis tahitiens. Sa version originale : 2 rhums, jus de citron vert, curaçao, orgeat, sirop de sucre.
Trader Vic et Don the Beachcomber s'accusent mutuellement de plagiat pendant 30 ans. Tous deux essaiment : centaines de bars tiki en Amérique des années 1940 à 1970.
Le tiki tombe en désuétude dans les années 1980 (assimilé au kitsch). Renaissance dans les années 2000 avec des bars comme Smuggler's Cove (San Francisco) qui redécouvrent les recettes originales.
Aujourd'hui, le tiki moderne assume sa fiction. On parle de "polynésie de Hollywood". Les meilleures barres utilisent vrais rhums agricoles, sirops maison (orgeat aux amandes, falernum), et techniques sophistiquées (clarification, infusions).