Les cocktails de la Prohibition : créer pour cacher
Bee's Knees, Sidecar, French 75 : pourquoi 13 années sans alcool ont inventé le cocktail moderne.

Bee's Knees, Sidecar, French 75 : pourquoi 13 années sans alcool ont inventé le cocktail moderne.

1920–1933 : les États-Unis interdisent l'alcool. Au lieu d'éteindre le cocktail, la Prohibition l'oblige à se réinventer. Le gin de baignoire imbuvable doit être masqué — alors on invente des recettes qui dissimulent.
Pendant la Prohibition, l'alcool de contrebande est de qualité catastrophique : alcool industriel re-distillé, glycérine, parfois méthanol toxique. Le "gin" est souvent un alcool neutre avec quelques gouttes d'huile de genièvre.
Pour le rendre buvable, les bartenders speakeasy ajoutent miel, sirop, agrumes, herbes. C'est ainsi que naissent (ou se popularisent) Bee's Knees (gin + miel + citron) et The Last Word (gin + Chartreuse + Maraschino + citron vert).
Les meilleurs bartenders américains émigrent. Harry MacElhone ouvre Harry's New York Bar à Paris (1923) : il y popularise le Sidecar, le French 75, le White Lady.
À La Havane, Constantino Ribalaigua, du Floridita, perfectionne le Daiquiri pour les exilés américains — dont un certain Ernest Hemingway. La Cuba libre, le Mojito et le Daiquiri deviennent mondiaux pendant ces 13 années.
Quand la Prohibition s'achève en 1933, le cocktail américain a définitivement changé : recettes plus complexes, plus aromatiques, plus dissimulatrices. C'est l'âge d'or qui suit, jusqu'à la Seconde Guerre.
Beaucoup de cocktails que nous considérons "classiques" datent de cette période : Mary Pickford (Cuba), Bee's Knees, French 75 (Paris), Hanky Panky (Londres, juste avant). La Prohibition a involontairement inventé le cocktail moderne.